Sexo : chéri, si on éteignait la lumière ?

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De peur de paraître coincée, on s’oblige parfois à garder la lampe allumée. Dommage : passer de la clarté à l’obscurité s’avère une belle opportunité d’explorer nos sens, de nourrir nos fantasmes et de lâcher prise.

Les grands esprits ès sexologie nous assurent que faire l’amour dans le noir est le signe d’une sexualité frileuse et d’une inhibition qui nous empêcheraient de nous éclater. Nous serions censés nous fixer droit dans les yeux, en pleine lumière et sans échappatoire possible. « Cette injonction aux pleins feux nous vient directement de la révolution sexuelle des années 1970. Après des siècles d’obscurantisme et de mise sous le boisseau, la sexualité a revendiqué le droit de se faire une place au soleil et de pouvoir s’exprimer au grand jour », analyse Carlotta Munier, sexothérapeute*. Bon d’accord, on entend bien qu’il fallait se montrer plus clairvoyant sur la question, mais doit-on pour autant s’imposer à tout prix les spots si on a envie d’autre chose ? Certes, l’obscurité n’a pas bonne réputation en toutes circonstances. Elle peut faire peur, voire flirter avec le glauque, rimer aussi avec dissimulation. Mais, en matière de sexualité, les codes s’inversent souvent et une certaine noirceur peut s’avérer tout à fait positive et stimulante !

Éteindre pour mieux s’étreindre
En l’absence de clarté, nos yeux ne sont plus maîtres à bord et les autres sens, habituellement assez peu sollicités, sont poussés à prendre le relais et à s’exprimer pleinement. Que nous réservent-ils, enfin libérés de la dictature de la vision ? « L’obscurité nous inscrit d’emblée du côté de la sensorialité et de la sensualité, décrit Carlotta Munier. Elle nous rend beaucoup plus présents à ce que nous sommes en train de vivre, déclenche en nous une forme d’hypervigilance. Nous portons notre attention et notre concentration avec acuité sur les sons (la respiration et les gémissements de notre partenaire), sur nos ressentis corporels (quand nous caressons et sommes caressés), sur les odeurs (les effluves que dégage la peau de l’autre à différents endroits du corps). » Bref, le noir nous met les nerfs à vif… au bon sens du terme, car il nous rend particulièrement excitables et réceptifs au plaisir !
La nuit intense sera donc l’occasion de découvrir d’autres félicités, hors des sentiers que nous pratiquons habituellement. De mettre par exemple à l’honneur un toucher plus inventif, avec des caresses qui ne se contentent pas d’effleurer mais pressent, chatouillent, grattouillent, lèchent. De combler notre ouïe en nous offrant, pourquoi pas, un peu de musique pendant nos ébats. De rassasier notre odorat en sentant l’autre partout ou en diffusant des huiles essentielles d’ylang-ylang, de cannelle de Ceylan ou de gingembre (des aphrodisiaques aux délicieuses senteurs).

Assumer sa part d’ombre dans la pénombre
L’obscurité possède ce pouvoir quasi magique de nous transporter au pays des rêves éveillés : elle encourage notre esprit à se déconnecter des contingences matérielles et à partir en goguette ! Faire l’amour dans le noir, c’est donc s’offrir un contexte tout à fait favorable aux fantasmes les plus fous et les plus imaginatifs. Sur l’écran blanc de nos nuits noires (chez Claude Nougaro, c’était l’inverse, mais on peut tout de même s’autoriser quelques aménagements, non ?), nous allons pouvoir nous projeter notre petit cinéma personnel. « Les fantasmes s’avèrent particulièrement puissants pour soutenir l’excitation, la faire monter. Et cela, parce que c’est nous qui sommes aux manettes, que rien ne nous est imposé de l’extérieur. Nous écrivons le scénario, choisissons le casting, décidons des mouvements de caméra, en grand-angle ou en plan serré. Aucun risque de tomber à côté de la plaque ! », constate la sexologue. Si la pénombre favorise autant les fantasmes, c’est sans doute aussi parce qu’elle nous permet d’« échapper » au regard de l’autre. « Même s’il est amoureux, désirant, tendre et bienveillant, il peut faire interférence et entraver notre imaginaire », confirme-t-elle. Comme si, plus ou moins consciemment, nous redoutions qu’il scanne notre cerveau et lise ce qui s’y passe.

Pleins feux sur la jouissance
Pas plus que nos jeunes contemporains, nous n’échappons au règne des apparences dans cette société de l’image. Résultat, nous passons beaucoup de temps à nous exposer, nous regarder, nous examiner sous toutes les coutures, y compris quand nous faisons l’amour. Miroir, mon beau miroir, dis-moi si je suis à mon avantage dans telle position ? Pas idéal pour le lâcher-prise. « D’autant que nous sommes souvent sans pitié avec nous-mêmes ! Nous jugeons avec une immense sévérité ce corps qui ne saurait rivaliser avec les photos de perfection qui s’affichent partout, décrypte Carlotta Munier. Peu importe qu’elles soient fallacieuses et retouchées : nous ne nous trouvons jamais à la hauteur, car de toute façon nous ne pouvons pas l’être. » Mais dans le noir, l’image et l’apparence, on s’en fiche : elles passent au second plan ! « L’obscurité désactive ce programme mental d’auto-dévalorisation. Faute de pouvoir nous observer, nous sommes obligés de nous recentrer sur ce que nous ressentons. Et très souvent, nos ressentis corporels sont beaucoup plus positifs et agréables que l’image que nous avons de nous-mêmes. Même si l’on n’aime pas son corps, on peut s’y sentir très bien ! C’est sur cela qu’il faut s’appuyer », poursuit la spécialiste. Libérées de notre regard scrutateur et dépréciateur, on peut enfin s’exprimer et jouir sans entrave. Tiens, tiens, ce n’est pas ce qu’on revendiquait il y a cinquante ans ?

* Auteure de Sexualité féminine : vers une intimité épanouie et Sexualité masculine : puissance et vulnérabilité, éd. Le Souffle d’Or.

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