L’ordinateur est-il un faux-ami pour notre mémoire ?

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Depuis qu’il a posé son pied velu sur cette terre, l’homme n’a jamais possédé autant de capacités de stockage des informations. La Bibliothèque Nationale de France (BNF) contient 14 millions d’ouvrages. Internet, en 2012, représentait l’équivalent de 200 millions de BNF. Pourquoi fatiguer nos cerveaux quand une telle quantité de données est disponible à volonté, à partir de n’importe quel smartphone ? Selon l’étude du cabinet de sécurité informatique Kaspersky, 58 % des Français ne connaîtraient pas le numéro de téléphone de leurs enfants. C’est « l’effet Google », décrit en 2011 par la chercheuse américaine Betsy Sparrow. Plutôt que de mémoriser une information que l’on peut obtenir en deux clics, notre cerveau préfère retenir le chemin pour y accéder. Aurons-nous bientôt confié toute notre mémoire aux machines ? Doit-on s’en inquiéter ?

Les mémoires externes, ces béquilles
Autrefois, pour téléphoner à sa meilleure amie, il fallait sortir son répertoire ou retenir le numéro par cœur. Aujourd’hui, il suffit de cliquer sur « Martine » dans les favoris du téléphone. Hier, mieux valait savoir placer les « p » et les « l » de « rappeler », sous peine de ruiner son avenir professionnel à cause d’une lettre de motivation constellée de fautes d’orthographe. En 2016, les correcteurs sont partout. Les disques durs ont remplacé les albums de souvenirs et les GPS enregistrent les trajets pour nous. Une visite au musée ? Inutile d’apprendre les informations sur un peintre, puisque Google nous les fournira à la demande.

Ce n’est pas la première fois que l’être humain utilise des « mémoires externes » comme béquilles à son propre cerveau. « Avant les livres, l’homme s’appuyait sur ses congénères qui possédaient plus de connaissances », souligne le chercheur et neuropsychologue Francis Eustache, de l’Observatoire B2V des mémoires. Puis il y a eu les pierres et les papyrus… Internet n’est que la continuité de ce processus ! « La seule différence est qu’il n’a jamais été aussi rapide et massif », complète le spécialiste. Faut-il vraiment s’en plaindre ? Le repos de nos neurones semble plutôt une bonne nouvelle. La société moderne nous oblige à traiter quotidiennement un déluge de données. Pour éviter la surchauffe, il faut bien ménager le moteur.

Mon téléphone dans les toilettes
Malheureusement, la cruelle réalité s’impose à nous. Un cerveau ne risque pas de tomber dans la cuvette des toilettes, alors qu’un smartphone, si. Quant aux ordinateurs portables, le destin de nombre d’entre-eux est de finir noyés sous une tasse de thé. Indéniablement, la technologie nous fragilise. 17,6 % des Français estiment que la perte de leur « mémoire externe » les plongerait dans un état de panique absolu, car c’est le seul endroit où ils sauvegardent leurs acquis.

Mais au-delà de cet aspect purement matériel, nos souvenirs et nos connaissances participent à la construction de notre identité. « Les informations ont besoin d’être traitées et digérées pour constituer ce que l’on appelle la culture, explique Jean-Gabriel Ganascia, informaticien et spécialiste en intelligence artificielle. Ce travail de synthèse est indispensable à la formation de la pensée et des convictions personnelles. » Comment exercer son libre arbitre, ou développer sa créativité si notre cerveau est une boîte vide ? « La question de la mémoire individuelle est également liée à celle de la mémoire collective, ajoute Francis Eustache. Elles ont une influence l’une sur l’autre. » Pour progresser, l’humanité doit être capable de transmettre son histoire et son expérience.

Apprendre à apprendre autrement
Mais l’homme peut-il encore transmettre son savoir ? N’est-il pas paralysé par l’accélération permanente que lui impose la technologie ? « Nous avons besoin de temps pour assimiler et synthétiser les connaissances, souligne Francis Eustache. Or, nous sommes soumis à des stimulations externes permanentes qui nous empêchent de nous concentrer sur une seule tâche. » Même lorsque nous voulons traiter des informations en profondeur, nous avons tendance à parcourir les pages et à zapper d’un paragraphe à l’autre. Notre cerveau est incapable d’effectuer correctement son travail d’assimilation dans ces conditions. « C’est une des raisons pour lesquelles les enfants devraient continuer à apprendre des poésies par cœur, estime Jean-Gabriel Ganascia. Outre que la poésie fait partie de la culture, c’est aussi une façon d’apprendre à se concentrer et à entrer en profondeur dans un texte. »

Même s’il n’est pas définitivement démontré, l’effet de la révolution numérique sur notre façon d’apprendre et de raisonner est plus que probable. Mais ce n’est pas la première fois que l’homme s’adapte, loin de là. « Quand l’être humain a inventé la lecture, cette activité a aussi provoqué des modifications cérébrales », rappelle Francis Eustache. « Les philosophes de l’Antiquité s’inquiétaient déjà de l’apparition des livres, complète Jean-Gabriel Ganascia. Tout l’enjeu des années à venir est de parvenir à un équilibre entre ce que nous allons retenir et ce que les machines stockent à notre place. » Pour ce spécialiste, l’ordinateur est une formidable opportunité d’accroître et d’améliorer le travail de la pensée, notamment grâce à un accès illimité à un savoir intellectuel gigantesque. La numérisation des livres permet notamment d’analyser et de comparer des textes à grande échelle : un travail de recherche qui pouvait prendre des années autrefois.

Au quotidien, connaître son répertoire téléphonique – ou même les numéros des départements – par cœur n’est pas le plus important. Laissons les machines s’en charger à notre place. Mais attention, prévient Francis Eustache : « Il faut nous garder de la tentation d’arrêter d’apprendre et former les plus jeunes à utiliser le numérique pour s’enrichir, non pour s’appauvrir. » Pour notre cerveau aussi, il faut parfois cliquer sur « enregistrer ».

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