Les vertus insoupçonnées des… jurons !

Istock / Getty Images

Ils ne sont pas jolis lorsqu’ils sortent d’une bouche mais s’ils écorchent les oreilles chastes, les gros mots peuvent nous faire du bien… À usage raisonné.

Lors de sa dernière interview en tant que président américain, Barack Obama a confié sa méthode toute particulière pour conserver son flegme si charismatique : dire des gros mots. Ou plutôt, les écrire. L’ex-président n’est pas le seul politique à parler en termes crus. Tous ceux qui ont côtoyé des hommes de pouvoir vous diront que la plupart ont un verbe peu châtié en privé. « Plus on est obligé de surveiller son langage, comme en politique, plus les jurons servent de soupape, explique Dominique Picard, psycho-sociologue et auteure de Politesse, savoir-vivre et relations sociales (Puf). Nous avons besoin des gros mots pour exprimer notre insatisfaction face aux aléas de la vie, et les censurer est un carcan insupportable. » Alors inutile de vous autoflageller quand les noms d’oiseaux vous échappent : ceux-ci vous veulent du bien. La preuve…

Les mêmes hormones qu’après l’amour
Non, s’abandonner à quelques bordées d’injures ne fera pas sombrer la civilisation. D’ailleurs les gros mots n’occupent que 0,5 % de notre production verbale quotidienne, selon Timothy Jay, psychologue et auteur de Why we curse (Pourquoi nous jurons). Cette autocensure n’est pas accidentelle : nous savons tous inconsciemment qu’en abusant de la grossièreté, elle perdra ses pouvoirs magiques. En premier lieu, celui de nous calmer. Car jurer favorise la sécrétion d’endorphines, des hormones que l’on produit également après l’amour, et qui ont des vertus plus apaisantes que n’importe quelle tisane au fenouil… Pourquoi ? Parce que le cerveau sait qu’il transgresse un interdit. « On nous élève à grand renfort de :  » les gros mots c’est mal, c’est sale, va te laver la bouche », rappelle Dominique Picard, et se permettre cette transgression procure un délicieux frisson… »

La niaque en pestant
Souvent, le premier réflexe après s’être cogné l’orteil contre un meuble est moins de crier « aïe » que de lâcher un chapelet de mots salés. Et pour cause, jurer apaise la douleur. Pour le démontrer, deux chercheurs en psychologie de l’université de Keele, en Angleterre, ont demandé à leurs étudiants de plonger la main dans une eau à 5°, la première fois en disant des mots anodins, la deuxième en pestant. Résultat : les gros mots leur ont permis de supporter la morsure du froid pendant 40 secondes supplémentaires. « Les injures favorisent la production d’adrénaline, ce qui atténue les signaux de douleur envoyés au cerveau, » affirme Richard Stephens, responsable de l’étude. Cet effet analgésique a quatre fois plus de chances de fonctionner si l’on parle correctement le reste du temps. De la même manière, jurer durant un effort intense, comme le sport, augmente la niaque, selon les chercheurs. Vous savez quoi faire la prochaine fois que votre prof de Pilates vous donnera un exercice sadique…

Un signe d’éducation
« Les injures touchent des domaines tabous : religion (Nom de dieu !), corps (M…), sexe (Put…), note Dominique Picard. Avec le temps, en fonction de la libération des mœurs, certains tombent en désuétude tandis que d’autres apparaissent, car une langue vivante fait partie du plaisir du langage. » Mieux, la science associe l’usage d’un langage fleuri à une culture au-dessus de la moyenne. Pour le démontrer Timothy Jay a demandé à un panel d’hommes et de femmes de jurer durant 60 secondes, puis d’énumérer des mots simples pendant la même durée. Ceux qui savaient varier leurs injures étaient ceux qui avaient le plus riche vocabulaire… « On dit que les gens grossiers sont mal élevés et incultes. Or, d’après l’expérience, une vaste connaissance d’expression taboue est la preuve d’un langage très développé », constate le chercheur. En usant de quelques « salopard ! fumier ! ordure ! », personne ne pourra dire que vous ne maîtrisez pas la langue de Molière.

Quand insulter rime avec décompresser
Les jurons posséderaient même leur propre zone dédiée dans le cerveau, selon le chercheur Richard Stephens : « C’est un langage universel ancré dans l’histoire de l’homme. Même Socrate s’en servait. Lorsqu’on profère des insultes, l’hémisphère droit est sollicité, alors que le langage classique appartient à la partie gauche. » Le scientifique a même découvert que choisir un vocabulaire que la bienséance réprouve en racontant une histoire drôle la fait même paraître plus cocasse, car elle provoque une réaction émotionnelle plus forte sur l’auditoire. Plus inattendu : 40 % de femmes et 47 % d’hommes préfèrent travailler dans un environnement professionnel où la grossièreté est autorisée. 58 % des femmes et 80 % des hommes avouent se lâcher verbalement sur leur lieu de travail. La raison ? « Jurer aide à promouvoir l’intimité et la solidarité de groupe », selon Timothy Jay. Le New York Times rapportait même récemment que les traders de Wall Street abusent d’injures (hélas trop souvent misogynes), pour mieux supporter la pression.

Un bon juron vaut mieux qu’un gnon !
Car les gros mots permettent de purger une tension en évitant le passage à l’acte. « L’insulte remplace les agressions physiques les plus primitives. D’un point de vue évolutif, l’homme a compris qu’il valait mieux recourir aux gros mots, constate Timothy Jay. Les gens pensent souvent que la violence verbale et physique vont de pair, mais il n’en est rien : les noms d’oiseaux abaissent le niveau d’excitation et permettent de se venger sans nuire physiquement à l’autre. » Barack Obama ne dira pas le contraire. Mais par prudence, il consigne ses insultes sur le papier. Car personne n’a dit que ces dernières énoncées clairement protégeaient des bourre-pifs…

Lire aussi Dire des gros mots, c’est être honnête !

Sur le même thème