Enfin en paix avec mon homosexualité

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Ils ont toujours connu leur orientation sexuelle, l’ont parfois assumée au sein de la communauté mais jamais affichée auprès de leur famille ou dans leur sphère sociale. Aujourd’hui, ils ne se cachent plus… et cela change tout pour eux.

Le triomphe du film 120 Battements par minute ; le succès de la série Grace et Frankie, sur Netflix, où deux sexagénaires voient leurs maris respectifs convoler ensemble ; la présence d’un charmant ostréiculteur gay dans la dernière saison de L’amour est dans le pré : sur les écrans, dans les médias, la communauté gay et lesbienne semble avoir trouvé sa place. N’empêche, au-delà de ces coups de projecteur se cache souvent une réalité plus contrastée. Pour beaucoup, vivre son orientation sexuelle au grand jour ne va pas de soi, surtout dans la génération des baby-boomers qui a connu une époque où aimer quelqu’un du même sexe tombait sous le coup de la loi. Se sentir en paix avec soi-même, avec ses proches et avec le regard social est parfois le travail de toute une vie. Nos témoins ont pris leur temps pour assumer pleinement et librement leurs amours. Ils nous racontent leur histoire, qui passe souvent par une vie de famille hétéro puis un virage à 180 degrés.

Le poids du regard des autres

En 2013, le mariage pour tous fait entrer de plain-pied l’homosexualité dans la législation française. Pourtant, les temps où elle était illégale ne sont pas si lointains puisqu’elle a été dépénalisée chez nous en 1982. Et il aura fallu attendre 1993 pour qu’elle cesse de figurer dans la liste des maladies mentales de l’Organisation mondiale de la santé. Jusqu’au début des années 1970, en France, la médecine pratiquait castration chimique ou chirurgicale, électrochocs ou lobotomie frontale, pour « soigner » les patients homosexuels. « Un cousin de ma mère était homo. C’était la honte de la famille, il avait subi des électrochocs, on en parlait à demi-mot, se souvient Laure, 75 ans. Quand, à l’adolescence, j’ai ressenti une forte attirance pour des amies, j’ai cru que j’étais un monstre. La malédiction familiale s’abattait sur moi. J’ai tout fait pour refouler ce désir. Mais il n’était pas possible pour moi d’avoir des relations sexuelles avec un homme. Je ne me suis donc pas mariée. Je me suis investie dans mon travail, je suis médecin, j‘ai fait de l’humanitaire, beaucoup voyagé. Cependant, à 42 ans, j’ai rencontré celle qui est ma compagne aujourd’hui. Elle m’a sauvé la vie, me permettant d’être moi-même, au moins avec elle. Car je n’ai jamais réussi à dire à mes parents qui j’étais. Pour eux, Françoise était une très bonne amie avec qui je partageais un appartement. C’est tragique à dire mais leur disparition m’a libérée. J’avais 56 ans quand mon père est décédé, et, progressivement, j’ai cessé de me cacher. » Aujourd’hui, alors qu’elle est devenue une vieille dame, Laure assume enfin pleinement. « Non seulement je n’ai plus honte mais je suis fière de la force de notre amour, qui a résisté à tant d’obstacles. »

La libération du coming out
Cette expression fait désormais partie du vocabulaire courant : elle est formée à partir du verbe anglais to come out, qui signifie « sortir de ». Autrefois, on employait la formule « sortir du placard ». Mais c’est bien ça « faire son coming out » : sortir de l’endroit dans lequel on cache son désir parce qu’on a peur de la réaction des autres. Annoncer son homosexualité à sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins… est une étape décisive : un acte qui demande du courage et pour lequel on prend le risque d’être rejeté. Alain, 71 ans, commerçant à la retraite, se souvient lorsqu’il a parlé à ses enfants, alors trentenaires. « Lorsque j’ai épousé ma femme, j’étais déjà attiré par les hommes mais j’espérais que ça passerait. J’étais jeune, plein d’espoir ! Nous avons eu trois enfants. Et mon désir pour les hommes n’a fait qu’augmenter. Mais jamais je n’aurais quitté celle avec qui j’avais fondé une famille. » À la mort de sa femme, en 2007, Alain s’autorise enfin à assumer son homosexualité. « À 60 ans, j’ai commencé à vivre librement ma vie d’homo : je me suis rapproché de la communauté LGBT [lesbiennes, gays, bisexuels et trans, ndlr] et suis devenu militant. Ce qui m’a amené à ce fameux jour où j’ai réuni mes enfants pour leur annoncer que j’étais attiré par les hommes. Ils ont très bien réagi. Ma fille a lancé : “Génial, on n’aura pas de belle-mère !” Cependant, il se trouve qu’ils ont eu un beau-père : j’ai rencontré un homme dont je suis tombé amoureux. On s’est marié en 2013 dès que la loi du mariage pour tous a été votée. C’est ma fille, qui est conseillère municipale, qui nous a unis. Mes deux fils étaient nos témoins. »

La rencontre qui fait tout basculer
Pas de doute : même si tout n’est pas gagné (les agressions contre les gays demeurent monnaie courante), la tolérance a grandement avancé, particulièrement chez les jeunes générations, qui ont plus de facilité à vivre leur bisexualité. Ainsi, Camille, 65 ans, a pu s’assumer grâce à l’amour que lui porte une femme. « Je me suis sentie toujours garçon, élevée entre deux frères par une mère qui ne voulait que des fils. Je me suis mariée tôt et j’ai eu deux fils (encore des garçons !). Mais après notre divorce, à 50 ans, j’ai eu envie de surmonter des tabous, d’explorer une autre part de moi-même. Il y a quelques années, j’ai rencontré une femme, plus jeune que moi, qui m’a amenée à me libérer des attentes de la société. Je ne renie rien de mon passé, j’avais un réel attachement pour mon mari. Mais cette relation m’apporte plus de liberté : entre deux femmes, il y a moins de rôles prédéfinis, moins de pression sexuelle, plus de respect de ce que l’autre désire vraiment. Mais ce n’est pas facile d’être visibles car nous subissons des réflexions désagréables – notamment sur notre différence d’âge – et des regards hostiles si nous faisons preuve de tendresse en public. »

L’espoir d’un avenir plus gay !
Pas facile de vieillir lorsque l’on est gay, dans cette communauté où le culte du corps et de l’apparence marche à plein régime. Pourtant, nombreux sont les seniors à vouloir profiter de la liberté qu’ils ont contribué à conquérir. Comme beaucoup de gays de sa génération Luc, 73 ans, professeur à la retraite, s’est d’abord conformé au modèle hétéro avant de devenir militant. « Après m’être séparé de ma femme, au milieu des années 1980, j’ai assumé pleinement mon orientation sexuelle dans la sphère privée. Cependant, j’ai dû rester discret dans ma vie professionnelle : je vivais dans la hantise que mes élèves l’apprennent. Depuis la retraite, je me sens libre. C’est un vrai bonheur ! Parce que les choses ont tellement changé depuis ma jeunesse : on ne peut pas imaginer ce que c’était d’être homo dans les années 1960, la culpabilité, la peur, la répression. Je me souviens avec joie de Mai 1968 mais je regrette de ne pas avoir vécu cette période en tant que gay. Aujourd’hui, je compte bien profiter de mon troisième âge en endossant pleinement mon orientation sexuelle. Avec d’autres seniors rencontrés via l’association Grey Pride, nous avons le projet d’habiter en colocation à Paris, pour nous entraider, nous soutenir, vieillir ensemble dans la solidarité et la complicité. » Libération sexuelle, lutte contre le sida, combat pour le mariage gay : les baby-boomers LGBT sont des pionniers. Ils ont fait évoluer le regard que la société porte sur la communauté. Aujourd’hui, il leur reste un dernier combat : inventer une façon de vieillir qui soit fidèle à leurs idéaux…

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