Les bienfaits inattendus de la vengeance

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La société et la morale condamnent fermement la vengeance. Vouloir réparer une offense en punissant soi-même son auteur est souvent présenté comme une soif inextinguible, qui répandrait le malheur sans apporter aucun soulagement. Et si ce jugement n’était pas tout à fait fondé ? C’est ce que pensent plusieurs spécialistes en sciences humaines ou en psychologie. Bien sûr, ils ne vont pas jusqu’à recommander des représailles violentes qui pourraient générer un cercle infernal, à l’image des vendettas corses. Mais, selon eux, le désir de revanche est une pulsion de vie, un besoin de justice et d’action qui réfute la position de victime.

Elle améliore notre humeur
Une étude menée par des chercheurs américains de l’université du Kentucky, publiée récemment dans le Journal of Personality and Social Psychology, a révélé les vertus euphorisantes de la vengeance. Cent cinquante-six volontaires ont écrit des textes sur un sujet personnel, soumis ensuite à l’opinion des autres participants. Une partie d’entre eux a ensuite eu la possibilité de piquer des aiguilles dans des poupées vaudou représentant les auteurs de critiques négatives. À la fin de l’expérience, les psychologues ont mis en évidence une nette amélioration de l’humeur de ceux qui s’étaient défoulés sur les poupées par rapport aux autres !

Il s’agit là d’une vengeance symbolique, mais son versant réel a aussi parfois un effet positif sur la personne qui s’y livre. Le désir de revanche naît d’un besoin de réparation : quelqu’un nous a fait du mal. Mais la justice ne s’intéresse pas aux mesquineries, aux croche-pieds et aux coups de poignard dans le dos… Se venger devient alors une forme de justice que l’on se fait à soi-même. « Le problème, c’est quand on entre dans une dynamique infernale dont on ne peut plus sortir », poursuit Gérard Bonnet. Le soulagement risque alors de laisser la place à l’amertume, au chagrin et à la frustration. Pour éviter l’effet boomerang, le psychanalyste conseille de privilégier les représailles symboliques et ludiques, sans conséquences dramatiques. Et si la vengeance est « un plat qui se mange froid », c’est moins pour la rendre plus machiavélique que pour laisser retomber la colère initiale…

Elle restaure notre ego
Certaines agressions nous touchent bien au-delà du traumatisme physique ou de la perte matérielle. La morale nous dicte le pardon ou, au moins, de ne pas répondre à l’attaque. Mais notre nature n’est pas d’accord ! Elle réclame une réparation qui nous permette de relever la tête. « La vengeance est une réalité anthropologique : l’homme ne peut y échapper, affirme le philosophe Michel Erman, auteur d’Éloge de la vengeance, essai sur le juste et la justice (PUF, 2012). Autrefois, on parlait de laver son honneur. Aujourd’hui, on dirait plutôt que l’on retrouve sa fierté. La vengeance est le désir de restaurer son être lorsqu’il a été dégradé par une offense. »

La plupart de nos perfides projets ne sortent jamais de notre tête, mais ils nous permettent de reprendre la main sur les événements, même symboliquement. Et cette dynamique est utile pour nous reconstruire. Au contraire, une réaction de passivité peut nous enfoncer dans une posture de soumission et de souffrance. On en sort difficilement, et souvent avec une image de soi très dépréciée.

Elle redore notre blason
La vengeance a longtemps joué un rôle important dans les sociétés humaines, en permettant à chacun de défendre sa place au sein du groupe et de gagner la reconnaissance de ses pairs. Celui qui « passait l’éponge » pouvait être considéré comme une proie facile. Ainsi, même les chimpanzés pratiquent la loi du talion, comme a pu le constater le primatologue Frans De Waal ! En déléguant l’exercice de la justice à l’État, nous avons quelque peu affaibli ce mécanisme, mais il n’a pas réellement disparu. Aujourd’hui, on évite simplement le mot « vengeance ». On lui préfère celui de « riposte » ou de « contre-attaque ». L’effet dissuasif est analogue : montrer aux autres que l’on sait se défendre et les tenir à distance. La politique nous en offre des exemples. Tu dénonces une affaire dans mon camp ? Je sors des documents compromettants sur toi. Ne dit-on pas que « la crainte est le début de la sagesse » ? Pour jouer un rôle positif dans les interactions sociales, la réaction doit cependant rester proportionnelle à l’offense : chacun doit pouvoir lui reconnaître un caractère « juste ». Le signe que ça a marché ? Les autres s’en amusent et estiment que c’est « bien fait pour lui » !

Et parfois nous élève…
Certaines vengeances restent cependant des agressions qui, après coup, peuvent être mal vécues par leurs auteurs. On a fait perdre son travail à un collègue qui s’est mal conduit vis-à-vis de nous, mais sa femme le quitte et l’on s’aperçoit brutalement qu’« on ne vaut pas mieux que lui »… Plutôt que d’en arriver là, il est possible de sublimer sa colère, en s’offrant une « bonne revanche » : il s’agit de surpasser l’autre, de le faire « souffrir » en utilisant la jalousie et l’envie. « C’est la meilleure des vengeances, reprend Gérard Bonnet. Elle ne présente aucun risque et permet néanmoins d’aller de l’avant sans se laisser écraser. » Ce collègue a fait barrage à notre promotion ? On décroche un autre emploi, mieux payé et plus intéressant. On se sent valorisé, le rival est vexé et il ne sait plus comment riposter. Surtout, on en sort grandi, pas parce qu’on a rabaissé l’autre, mais parce qu’on s’est élevé…

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