Le jeûne, plus fort que les médicaments ?

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Il y a encore cinq ans, personne n’aurait misé sur le succès du jeûne au pays de la blanquette. Mondialisation oblige, ce succès a finalement traversé les frontières pour nous gagner aussi. L’histoire aurait pu en rester au stade du phénomène de mode mais les scientifiques se sont emparés de la question. Ils ont établi des protocoles et pratiqué des travaux en laboratoire. Désormais, les tenants de cet art de vivre sans manger lui prêtent toutes sortes de vertus, dont celle de nous soigner.

Une promesse détox et anti-inflammatoire
Loin de nous fragiliser, le jeûne pourrait nous renforcer. La luxueuse clinique Buchinger, au bord du lac de Constance, est l’un des établissements privés spécialisés les plus connus. Très médiatisée, elle attire autant de célébrités que de chefs d’entreprise. Ils y pratiquent un jeûne bien encadré et « adouci», qui tolère un peu de bouillon, de jus de fruit et de tisane. L’eau coule à volonté. Les jeûneurs occupent leurs journées en massages, sport et randonnées dans la nature. Des activités censées maximiser les bienfaits détox. En France, les médecins reconnaissent peu de réalité scientifique à ce « grand nettoyage » en règle, et ils ne voient pas d’un très bon œil l’association privation de nourriture et activité physique. « Le jeûne provoque une perte musculaire, explique le Dr Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition à l’Institut Pasteur de Lille. Comme il n’y a aucun apport protéique en parallèle, le sport conduit le muscle à consommer ses propres protéines et à s’affaiblir. »

Peu importe, pour les scientifiques allemands. Car ce qui les intéresse davantage, ce sont les bénéfices de la restriction calorique sur les maladies inflammatoires, notamment articulaires, le syndrome du colon irritable ou encore la fibromyalgie. « Il existe des travaux sérieux, en particulier sur le traitement de la polyarthrite rhumatoïde », confirme le Dr Lionel Coudron, médecin et professeur de yoga. D’après ces études, les jeûneurs auraient bénéficié d’améliorations significatives de leurs douleurs et de leur mobilité. « Ces bienfaits s’appliquent à d’autres pathologies chroniques, poursuit le médecin, car le jeûne produit une forte baisse des facteurs inflammatoires dans l’organisme. » En 2005, une étude observationnelle a montré que certains patients vivaient mieux leur maladie chronique et se sentaient en meilleure santé depuis qu’ils se privaient de nourriture. « Les malades peuvent parfois réduire leur consommation de médicaments antidouleur et d’anti-inflammatoires», complète-t-il. Ces résultats ont donné envie à certains malades de faire des expériences, et de cesser de s’alimenter chez eux pendant deux à dix jours. Un comportement jugé très imprudent par nos spécialistes. « Une personne qui souffre d’une maladie chronique, ou qui prend un médicament quelconque, doit d’abord aller voir son médecin, recommande le Dr Coudron. Un bilan médical est indispensable pour s’assurer que le patient ne présente pas de contre-indication au jeûne, comme un poids trop faible (IMC inférieur à 18) ou une hyperthyroïdie. Le médecin donnera aussi des conseils par rapport à la prise de médicaments. »

Une nouvelle piste thérapeutique pour le cancer ?
Tout commence avec le documentaire de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade, diffusé pour la première fois sur Arte en 2012. Les réalisateurs y présentent une enquête approfondie sur les bienfaits thérapeutiques du jeûne. L’audience est forte. Une kyrielle de preuves venues de l’étranger (Allemagne, Russie…) offre une caution scientifique à une pratique jusqu’alors très marginale. Le film présente notamment les travaux d’un scientifique : Valter Longo, gérontologue et professeur de biologie à l’université de Californie du Sud. Le chercheur et son équipe étudient les effets d’une privation de nourriture dans le traitement de certains cancers. Ils constatent qu’un jeûne de quelques jours améliore le pronostic vital des souris : la chimiothérapie est plus efficace et mieux tolérée.

Dès leur publication, ces recherches interpellent les spécialistes français de la cancérologie, comme le Dr Bruno Raynard, chef de l’unité transversale Diététique et Nutrition au centre de lutte contre le cancer Gustave-Roussy. « Un groupe de travail a été créé au Réseau national alimentation cancer recherche (NACRe) pour réfléchir sur ces données », confirme-t-il. Comment expliquer les résultats de Valter Longo ? « Les cellules saines et les cellules tumorales ne se comportent pas de la même façon lorsqu’elles sont confrontées à une pénurie de nourriture, répond le Dr Raynard. Les premières sont capables de s’adapter, et même de développer des systèmes de défense efficaces. Pas les cellules tumorales. La privation les place dans une situation de stress intense qui les rend plus sensibles à la chimiothérapie. » Mais de nombreuses questions restent en suspens, en particulier les types de tumeurs et de traitements concernés, ainsi que le stade d’évolution à cibler.

Le jeûne est désormais connu d’un nombre croissant de patients qui interrogent leurs médecins. Peu d’entre eux se déclarent vraiment favorables. Le Dr Michel Lallement, à Antibes, y croit. S’il ne pratique plus la chirurgie, c’est pour se concentrer sur l’accompagnement des malades. Il peut notamment leur proposer d’associer un jeûne de trois jours à une séance de chimiothérapie. À l’hôpital Avicenne de Bobigny, le Pr Laurent Zelek, cancérologue, s’intéresse également au sujet : il cherchait encore récemment des fonds pour participer à une étude internationale. D’après le Dr Raynard, en un an, seules trois ou quatre personnes auraient souhaité jeûner pendant leur traitement à l’institut Gustave-Roussy. « Nous aidons et encadrons celles qui le désirent vraiment, précise-t-il. Mais dans un premier temps, nous essayons de les dissuader. » Car même prometteuses, les recherches sur le sujet demeurent très incomplètes.

Les études se font attendre

En 2014, l’Inserm a passé en revue l’ensemble des travaux scientifiques sur le jeûne thérapeutique. Aucun n’a été jugé suffisamment complet et fiable pour que les médecins puissent conseiller la restriction calorique à des patients. Si les différentes études sont assez sûres en ce qui concerne les maladies inflammatoires, elles ne font que démontrer une réduction de l’inflammation pendant le jeûne. « Aucune ne parle de guérison, confirme le Dr Jean-Michel Lecerf. Il est plus que probable que les maladies chroniques reprennent après, surtout si la personne ne modifie pas un mode de vie et d’alimentation délétère. » Les travaux sur le cancer de Valter Longo inspirent une grande confiance aux chercheurs français, mais la souris n’est pas l’homme… « Un humain ne vit pas, ne mange pas et ne développe pas un cancer comme un rongeur dans un laboratoire, souligne le Dr Bruno Raynard. On ne peut pas extrapoler, il faut des travaux sur l’homme. » Une étude hollandaise doit justement livrer ses conclusions. Des femmes atteintes d’un cancer du sein ont pratiqué un jeûne court pendant leur chimiothérapie. Elles ont été comparées à des patientes nourries normalement. En attendant l’arrivée de preuves irréfutables, un indice nous pousse à l’optimisme : les chercheurs français changent doucement d’avis. Le Dr Raynard nous confie que, depuis qu’il travaille sur la question, il a moins de réticences. Il attend même avec un grand intérêt les recherches hollandaises. À suivre, donc.

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Publié le dans Check-up

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