Chirurgie : la fin du bistouri ?

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Et si on n’était plus obligé d’ouvrir ? Après tout, on a le droit de rêver. Le nombre d’appendicectomies, autrefois l’opération la plus courante, a été divisé par quatre en trente ans grâce aux progrès de l’imagerie médicale et de la biologie. De récents travaux annoncent même qu’il serait possible de traiter les cas les plus simples avec la prise d’un antibiotique. Car l’enjeu est de taille : réduire le nombre d’actes chirurgicaux permettrait de diminuer les risques d’infection et le temps de récupération des malades. Voire, dans certains cas, d’offrir une réponse thérapeutique à des interventions jugées trop risquées.

Un pansement sur le cœur
Injecter une compresse à l’aide d’une seringue pour soigner une plaie interne, cela ressemble un peu à de la science-fiction. Pourtant, des chercheurs canadiens de l’université de Toronto y sont parvenus pour réparer les tissus de mammifères. En effet, lors d’une crise cardiaque, le cœur est privé de sang oxygéné : cette ischémie provoque une destruction irréversible des cellules musculaires. Plusieurs équipes de recherche dans le monde, dont des Français, travaillent depuis des années sur la greffe de cellules cardiaques afin de réparer les tissus endommagés. L’équipe de la Pr Milica Radisic, à Toronto, a mis au point une technique permettant de procéder à la greffe sans avoir à ouvrir la cage thoracique : une minicompresse de la taille d’un timbre-poste que l’on injecte avec une seringue – la même que celle utilisée pour les prises de sang. Le bandage, porteur des cellules cardiaques réparatrices, vient alors se coller sur la zone à réparer. Une véritable prouesse qui, pour l’instant, a fait ses preuves sur des rats et des cochons. Reste à tester ses effets sur l’homme. À terme, cette technologie pourrait servir à « rapiécer » tout type de tissus abîmés, comme les ulcères.

Soigner les AVC hémorragiques
Sur les quelque 150 000 accidents vasculaires cérébraux (AVC) recensés chaque année en France (17 millions dans le monde), 80 % sont d’origine ischémiques : un caillot vient obstruer un vaisseau cérébral. Les 20 % restants sont d’origine hémorragique. Ce type d’AVC est dû à la rupture spontanée d’un vaisseau sanguin intracérébral, qui engendre la formation d’un hématome. Ce dernier se solidifie et exerce une pression à l’intérieur de la boîte crânienne, entraînant des effets neurotoxiques. « Cette forme d’AVC est la plus grave : il y a 75 % de mortalité ou de handicap sévère, révèle le Dr Christophe Gaudin, cofondateur de la start-up Op2lysis. Aujourd’hui, on ne peut pratiquement rien faire. Quand l’hématome est profond, il n’est pas accessible aux neurochirurgiens. Une intervention neurochirurgicale ferait encore plus de dégâts. Il y a donc un très fort besoin médical. »
Op2lysis développe un traitement qui permettra de liquéfier l’hématome et de l’évacuer par un simple cathéter. « Nous avons développé une molécule proche de celle, naturellement présente dans le corps humain, qui régule la coagulation sanguine et nous l’avons modifiée pour enlever toute neurotoxicité », poursuit le chercheur. Une fois que l’hématome est stabilisé (quelques heures après le déclenchement de l’AVC), le neurochirurgien pourra ainsi placer un cathéter de quelques millimètres au plus proche de sa cible, en faisant un petit trou dans l’os de la boîte crânienne. « Il permettra d’injecter le produit puis de laisser le sang s’évacuer. » La start-up, qui vient de lancer une campagne de financement sur la plateforme Internet Wiseed pour poursuivre ses travaux, se donne pour objectif d’aboutir à la preuve de concept clinique d’ici cinq ans pour une mise sur le marché dans dix ans.

Reconstituer le cartilage du genou ou de la hanche
Voilà une innovation qui pourrait changer le quotidien de près de 10 millions de personnes en France. Après 65 ans, 65 % de la population souffre d’arthrose, et la fréquence grimpe à 80 % une fois les quatre-vingts bougies soufflées. En cause : une usure naturelle des cartilages qui tapissent les extrémités osseuses d’une articulation et leur permettent de glisser les unes sur les autres. Avec le temps, ce « tampon » entre les os se dégrade, se fissure et finit par disparaître complètement, entraînant des douleurs et une perte de mobilité.
« La destruction du cartilage est multifactorielle, relève Arnaud Bianchi, ingénieur de recherche CNRS à l’université de Lorraine. Elle peut être due au vieillissement, à une surcharge pondérale, à la sédentarité ou encore à une sursollicitation, par exemple chez les grands sportifs. » Or, aujourd’hui, il n’existe que des traitements symptomatiques qui soulagent la douleur. « En cas de handicap sévère, on peut réaliser la pose d’une prothèse du genou ou de la hanche, poursuit Arnaud Bianchi. De nombreux progrès ont été réalisés dans ce domaine mais ce sont souvent des interventions lourdes pour des organismes déjà fragilisés. » Une nouvelle voie de recherche consiste cependant à injecter dans les articulations, à l’intérieur même des cellules du cartilage, des substances capables de réparer ce « tampon » protégeant les os. L’équipe du laboratoire IMoPA, à laquelle Arnaud Bianchi appartient, a ainsi découvert une première molécule capable de traiter l’arthrose métabolique (liée à l’obésité, au diabète et à l’hypertension). « Cette molécule a la faculté de réactiver le chondrocyte, l’usine à fabriquer la matrice du cartilage, détaille le chercheur. Reste à réussir à expédier le nanomédicament au bon endroit. » Trois laboratoires de l’université de Lorraine se sont ainsi associés pour mettre au point ce « nanocargo » : de minuscules capsules dont la taille se mesure à l’échelle nanométrique, soit le milliardième de mètre. « Ce « véhicule » servira également à transporter d’autres types de molécules réparatrices en fonction du type d’arthrose. De nombreuses équipes planchent sur ces solutions dans le monde mais il faudra sûrement quinze à trente ans de recherche pour aboutir à une solution commercialisée. »

Lutter contre les récidives de cancers localisés
À Montpellier, l’équipe de recherche du laboratoire MedinCell travaille depuis quinze ans sur un nouveau mode d’administration des médicaments, qui pourrait remplacer d’ici quelques années les comprimés. Une seule injection, au moyen de leur technologie baptisée Bepo, permet ainsi de diffuser le principe actif du médicament sur plusieurs jours ou plusieurs mois. Pour chaque traitement, une formulation spécifique, qui mélange des copolymères (des macromolécules), un solvant et le principe actif, est mise au point. Après injection, les copolymères réagissent immédiatement au contact du milieu aqueux – le corps humain d’un adulte sain et de corpulence moyenne contient près de 60 % d’eau – pour former une fine pellicule qui retient le principe actif. Ce dépôt va ensuite progressivement se résorber et libérer le médicament comme une petite pompe. De nombreuses applications sont déjà envisagées. La technologie du Bepo pourrait ainsi être utilisée pour diffuser des combinaisons de molécules qui luttent contre les récidives de cancers du sein et des ovaires ou de tout type de cancers non généralisés et localisés. Une solution thérapeutique qui éviterait de repasser sur la table d’opération et les mastectomies.

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Publié le dans Check-up

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