Jane Birkin : « En studio, Gainsbourg était assez tyrannique »

Gabrielle Crawford

L’Anglaise préférée des français publie « Munky Diaries », le premier tome de son journal intime, qu’elle tient depuis l’âge de 11 ans. Elle nous a reçus dans son domicile parisien pour parler de cinéma, de chanson et du grand Serge, bien sûr.

Qu’est-ce qui vous a poussé à révéler votre intimité au public en publiant ce journal ?
J’ai toujours tenu mes carnets, que je conservais dans une malle. Louis Hazan, le PDG de Phonogram avec qui Serge et moi étions très amis, avait déjà traduit toute la partie qui concernait ma vie en internat. Il me disait que je devais le publier mais je ne l’ai pas fait. Mon frère qui avait lu ce que j’avais écrit, m’y a aussi encouragée. J’avais la trouille de décevoir les gens, de ne pas être conforme à ce qu’ils auraient souhaité que je sois. J’ai traduit le tout, avec l’aide de quelques personnes, mais c’était trop correct. J’ai tout refait et j’ai décidé d’ajouter des commentaires ou des parties de récits écrites aujourd’hui.

Vous vous livrez beaucoup. Vous semblez toujours endosser les torts pour tout le monde. C’est une caractéristique de votre personnalité
C’est très sincère en tout cas. Je ne sais pas d’où vient ce sentiment de culpabilité, cette crainte de ne pas être à la hauteur, ce besoin de vouloir épater les personnes qui vous sont chères de peur de les décevoir. Je fais plein d’erreurs, de mauvais jugements. Je ne suis pas tendre avec moi-même.

Votre couple avec Serge Gainsbourg n’était pas de tout repos. Vous en veniez parfois aux mains. Vous n’avez pas peur de déclencher une de ces polémiques dont l’époque est friande ?
Je n’y ai pas pensé une seconde. Dans l’anecdote que je raconte, on était bourrés. Il m’a collé une beigne, je lui en ai collé une aussi. J’ai même essayé d’écraser une cigarette sur lui, je lui ai envoyé des tartes à la crème. Serge n’était pas du tout quelqu’un de violent. C’était juste le quotidien chez Castel. [Rires.]

Le scandale provoqué par Je t’aime… moi non plus avait l’air de faire jubiler Gainsbourg…

Oui, parce que ça se vendait comme des petits pains [la chanson a été numéro un en Grande-Bretagne, notamment, ndlr]. L’Osservatore Romano, journal officiel du Vatican qui condamnait la chanson, était très lu en Amérique du Sud. Du coup, le succès a été mondial. La BBC l’a bannie et quand le morceau passait en radio, c’était la version instrumentale. L’autre jour, j’ai donné un concert de Gainsbourg symphonique dans une église. Ils ont demandé qu’on enlève le morceau, alors que c’est une version orchestrale. Après toutes ces années, la chanson a encore une odeur de soufre. À l’époque, je trouvais ça très beau mais j’étais consciente qu’elle pouvait choquer. Quand je la passais chez mes parents, je relevais l’aiguille du tourne-disque aux moments les plus érotiques.

Comment était Gainsbourg en studio ?
Avec moi, assez tyrannique quand même. Je me souviens de l’enregistrement d’Ex-fan des sixties, où je n’arrivais pas à me placer dans le tempo. Il ne comprenait, j’étais capable de choses tellement plus compliquées, de chanter si haut en produisant des subtilités qu’il admirait. Ça l’a rendu dingue. On a été obligés d’arrêter l’enregistrement et de le reprendre quelques mois plus tard. Par contre, il se foutait complètement qu’on comprenne le texte ou pas. Être porté par l’émotion, c’était la seule chose qui comptait. C’était plutôt moi qui étais navrée qu’on ne comprenne pas ses mots si beaux. Du coup, je réenregistrais encore et encore, surtout à mes débuts quand je ne parlais presque pas français et chantais tout en phonétique.

Vous considérez-vous plus comme une chanteuse ou une actrice ?
J’ai fait peut-être dix films vraiment bien. Mes trois avec Jacques Doillon, dont La Fille prodigue avec Piccoli, Daddy Nostalgie de Tavernier, mes films avec Varda, avec Rivette, tiennent le coup. Mais je ne suis jamais trop prise pour une actrice. Qu’est-ce que je peux faire de crédible ? Je vois très bien mes limites. J’ai aussi beaucoup aimé faire du théâtre mais c’était accompagné d’une telle terreur ! Comme chanter sur scène. Avec l’orchestre symphonique, j’ai moins peur. Il est si merveilleux qu’il me porte. Et je crois que j’interprète bien les chansons de Serge. Je les joue bien.

Munkey Diaries, de Jane Birkin, éditions Fayard. 22,50 €.

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Jane Birkin dans Femme Actuelle Senior n°8, actuellement en kiosque.

Sur le même thème