Veuvage : oui, la vie continue

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Ils sont cinq millions en France. Les veufs et les veuves vivent une expérience douloureuse et difficile à partager. Une épreuve dont on croit ne jamais pouvoir se remettre, et pourtant…

« On ne refait pas sa vie, on la continue », affirmait Yves Montand quelques mois après la disparition de Simone Signoret. Les paroles de l’acteur traduisent bien le cheminement du veuvage. En effet, lorsque l’on perd un compagnon, notre monde s’effondre, on se sent anéantie. Comment pourrait-on à nouveau ressentir de la joie ou de la légèreté ? Cependant, jour après jour, mois après mois, voici que la vie nous rattrape : on découvre en soi des ressources que l’on ne soupçonnait pas. Et si l’on reste fidèle à la mémoire de l’être aimé, on n’en est pas moins traversée par de nouvelles aspirations qui nous donnent l’élan pour surmonter le chagrin. Ce processus, qui dure plusieurs années, nous oblige à reconsidérer notre existence, à avancer pas à pas, à nous appuyer sur les autres et sur nous-même pour puiser l’énergie vitale au plus profond de notre être.

Apprivoiser la douleur
Bien sûr, après le traumatisme de la perte, le chagrin est immense et il faut laisser le temps à la blessure de cicatriser, comme l’explique le psychiatre Christophe Fauré, auteur de Vivre le deuil au jour le jour (éditions Albin Michel). « Le deuil est un lent et long processus qui prend plusieurs années. Avec, au bout du chemin, une reconstruction intérieure. Il traverse quatre phases : accepter la réalité, exprimer ses émotions, préserver le lien avec le défunt et enfin réinvestir le monde extérieur. » Autant d’étapes indispensables pour mettre la douleur à sa juste place. Sylvia, 56 ans, qui a brusquement perdu son compagnon emporté par une crise cardiaque se souvient qu’elle a dû apprendre à exprimer son chagrin sans pour autant se noyer dedans. « Les premiers temps, je n’arrivais pas à réaliser sa perte. J’étais comme anesthésiée. Mais ça m’a permis de tenir. Je pensais à mes enfants, qui étaient de tout jeunes adultes et avaient besoin de moi. Ce n’est véritablement qu’au bout d’un an que j’ai vraiment pris conscience de sa disparition : je ne pourrai plus jamais me blottir dans ses bras ! Le chagrin, la déprime, la tristesse ont fondu sur moi… à retardement. Et puis cela s’est mis en place sans que je m’en rende compte : chaque mois anniversaire de sa mort, je me laisse aller à mon chagrin (ça fait quatre ans). Le reste de l’année, je vis ma vie. Avec le temps, la douleur n’a pas disparu mais elle ne m’empêche plus de vivre. »

Trouver la bonne distance avec l’absent
Quelle place donner au défunt pour lui rester fidèle sans se retrouver piégée dans le passé ? Entre travail de mémoire et de mise à distance, culpabilité et désir d’aller de l’avant, celui qui reste se débat souvent dans un conflit de loyauté vis-à-vis de celui qui est parti. « Un des aboutissements du deuil est de construire une présence intérieure de la personne disparue, analyse Christophe Fauré. Quelque chose qui ne dépend ni du temps ni de l’espace et dont on a la certitude. Bien sûr, on a besoin de rituels pour honorer la mémoire de la personne aimée et mettre en place un échange symbolique. Mais il est nécessaire de se donner le droit de ne pas y penser constamment. » Emmanuelle, 72 ans, veuve depuis huit ans, se rappelle : « J’ai eu beaucoup de mal à me séparer des affaires de mon mari. Heureusement, mes amies ont fini par me convaincre de le faire. J’ai uniquement gardé son matériel de pêche. Il était si heureux quand il pêchait ! Aujourd’hui, j’ai refait ma vie. Mais il ne se passe pas deux mois sans que je n’aille me promener le long de « sa » rivière : ce sont des moments à nous deux. Je lui parle de mes soucis, de mes joies. Ça m’aide à retourner plus sereine vers l’existence qui est la mienne maintenant, auprès d’un nouvel homme. »

Réinventer sa sociabilité
Une chose est sûre : on ne surmonte pas seule la disparition de notre compagnon de route. « Si les proches sont très présents dans les mois qui suivent le décès, ils ont tendance à se désinvestir à mesure que le temps passe, remarque le psychiatre. Or, c’est au bout de dix mois que le manque et l’absence sont les plus forts et qu’on a le plus besoin d’être soutenu… » Par ailleurs, ne plus être en couple change la sociabilité : le veuf établit un autre rapport avec son cercle d’amis. Il arrive alors qu’il se sente en porte-à-faux, voire rejeté. Autant de changements qui demandent de réinventer sa sociabilité, comme l’a fait Pierre, 65 ans. « Il est venu un moment où mes amis n’en pouvaient plus de ma tristesse : quand ils m’invitaient, j’avais l’impression de casser l’ambiance… Paradoxalement, alors que j’étais au fond du gouffre, c’est en apportant de l’aide à d’autres que je m’en suis sorti. Il y a près de chez moi une association de soutien scolaire. Un jour, j’ai poussé la porte. Ça a été un déclic qui m’a remis sur le chemin de la vie. Les enfants me donnent énormément, je me sens utile, moi qui croyais que tout était fini. Et je me suis fait de nouveaux amis parmi les bénévoles, avec qui je me sens paradoxalement plus libre qu’avec nos vieux amis communs. »

Investir à nouveau le monde extérieur
Pour ne pas sombrer dans la spirale de la solitude et de la dépression, le mieux est de s’engager dans l’activité – lorsque c’est possible. D’abord, comme un dérivatif à la souffrance, notamment juste après le décès, quand les tracas administratifs viennent vous submerger. Faire face peut permettre de ne pas s’effondrer. Mais surtout lorsqu’ensuite il faut peu à peu reconsidérer sa vie. Désormais, on ne peut plus se reposer sur l’autre, on doit entièrement assumer la responsabilité de son existence. « Le deuil est une transformation : on ne sera plus jamais la personne que l’on était avant. Cette épreuve entraîne une redéfinition de soi et de son rapport au monde dans laquelle on doit repenser son existence », conclut Christophe Fauré. Si l’on reste figée dans le souvenir, la douleur se sédimente. Mais, dès lors que l’on accepte de se laisser traverser par la vie, il est possible de sortir plus forte de l’épreuve. Tel le héros du dernier roman de Luc Lang, Au commencement du septième jour (éditions Stock), gros succès de la rentrée 2016 : ce jeune veuf trentenaire, père de deux jeunes enfants, arrive à surmonter l’insurmontable en remettant en question toutes ses certitudes passées et en acceptant d’être transformé par le présent. Une source d’inspiration pour tous ceux et celles qui sont confrontés à la disparition de l’être aimé…

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