Les vertus des caresses

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On l’a tous expérimenté, un bon massage vaut souvent mieux qu’un comprimé censé calmer la douleur ou qu’un excès de sucreries supposé nous remonter le moral. « Dans une société de plus en plus statique, visuelle et branchée sur les réseaux sociaux, les gens se regardent mais ne se touchent plus, constate le philosophe Bernard Andrieu, auteur de Sentir son corps vivant (éd.Vrin). Dans le même temps, il y a une demande très forte d’être touché. Regardez l’engouement pour les spas et l’offre exponentielle de massages ! »

Depuis une dizaine d’années, les chercheurs s’intéressent de près au fonctionnement de ce sens injustement délaissé par les Occidentaux. Ils ont ainsi mis en en évidence un circuit du toucher à double vitesse : l’un aussi rapide qu’un TGV, l’autre dix à quarante fois plus lent. Le premier, hyperréactif, détecte les stimuli extérieurs. Il nous permet de retirer rapidement notre main d’une plaque chauffante ou de sentir une petite bête suspecte qui monte sur notre jambe. Le second fait office de câble pour la douleur, les démangeaisons et le plaisir ! « Le système « rapide » nous informe que nous sommes touchés et le « lent » ajoute l’émotion qui y est associée en fonction du contexte et de qui nous touche », résume le neurologue Francis McGlone, de l’université de Liverpool, en Angleterre. Ce second circuit, aussi appelé émotionnel ou affectif, fascine d’autant plus qu’il recèle des pouvoirs inattendus. En voici quelques exemples.

Jeu de mains, victoire sur le terrain
Dans les stades, les joueurs d’une même équipe sont souvent très tactiles entre eux. On se tape sur l’épaule, le dos ou même les fesses, on s’attrape par le cou… Bref, on se tripote beaucoup pour faire corps. Et ce n’est pas un hasard ! Une équipe de chercheurs de l’université de Californie a compté le nombre de contacts physiques entre les membres des équipes de basket-ball de la NBA. Résultat : celles qui sont le mieux classées sont aussi celles où les coéquipiers se cajolent le plus. Les câlins virils avant d’entrer sur le terrain et à chaque panier déclencheraient la production d’ocytocine, une hormone qui contribue à créer la sensation de confiance et réduit le niveau de stress des joueurs. Des conclusions confirmées par les nombreux travaux du Touch Research Institute, dirigé par Tiffany Field, considérée comme la spécialiste mondiale du toucher. Elle a montré que les massages font chuter le taux de cortisol, la pression sanguine et la fréquence cardiaque, les trois principaux symptômes liés au stress.

Fuir la douleur à tâtons
En plus de l’ocytocine, le contact physique favoriserait la sécrétion d’endorphines, des hormones aux effets euphorisants et antalgiques. Voilà pourquoi on se sent dans un état second après un massage. Ce pouvoir intéresse particulièrement les hôpitaux. Ils sont de plus en plus nombreux à introduire des thérapies par le toucher, en complément de médicaments, pour améliorer la prise en charge de la douleur et le bien-être des malades. Le simple fait de prendre la main d’un patient aurait des effets bénéfiques. En 2006, James Coan, de l’université de Virginie, a fait subir des chocs électriques à 16 femmes. La souffrance ressentie était bien moindre quand elles tenaient la main d’un aide-soignant ou mieux, de leur compagnon, que quand elles étaient seules. Les IRM réalisées en direct ont montré que le niveau d’activation du circuit de la peur diminuait quand leur partenaire – et dans une moindre mesure un inconnu – les tenait. Et plus la relation du couple était bonne, plus les effets étaient prononcés…

Se frôler plus pour… palper plus
Pour demander un service à son voisin ou à un passant dans la rue, mieux vaut le faire avec le sourire et, surtout, en osant un discret peau contre peau ! Le chercheur en psychologie sociale Nicolas Guéguen, de l’université de Bretagne-Sud, s’est intéressé aux impacts du toucher. Dans le cadre d’une étude, il a demandé au serveur d’un restaurant de frôler l’avant-bras de certains clients avant de leur remettre la carte et de leur suggérer le plat du jour. 59 % des clients « caressés » ont suivi les recommandations du serveur, contre 42 % pour ceux qui ne l’avaient pas été. Le chercheur a répété le même protocole dans différentes situations de vente avec des résultats similaires : on consomme plus dans un bar et on se montre plus généreux sur les pourboires après un léger contact, les clients acceptent plus volontiers d’essayer un vêtement si le vendeur les a subrepticement effleurés et les passants répondent plus facilement à un questionnaire si l’enquêteur les a touchés… Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour obtenir (presque) tout ce que vous voulez.

Le privilège des dominants ?
De manière générale, ceux qui touchent le plus leurs semblables sont des personnalités dominantes. La psychologue américaine Judith Hall a repéré qu’instinctivement, nous nous tenons à distance de notre patron, d’un supérieur hiérarchique ou d’un professeur, alors que ce dernier peut librement entrer dans notre sphère privée, poser sa main sur notre épaule, etc. « À l’inverse une personne qui se laisse toucher par son interlocuteur est perçue comme soumise, relève Jacques Fischer-Lokou, maître de conférences en psychologie à l’université Bretagne-Sud. Dans un groupe, on repère instinctivement le ou les dominateurs car ce sont les plus tactiles. Nos études ont aussi montré que le fait de toucher, pour les leaders, renforce leur statut. » Autre exemple, regardez les couples qui se tiennent la main dans la rue. « Les hommes donnent quasi systématiquement la droite, car elle est plus confortable… et que c’est celle du dominant », poursuit le chercheur. Alors au nom de l’égalité des sexes, tendez votre bras droit la prochaine fois !

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